| Interview with the french review HOME STUDIO 1996
Franck Ernould
Vos compositions semblent très fluides. Comment élaborez-vous vos morceaux ? Chacun possède sa propre palette sonore, et en arrivant à une séance de travail, nous commençons par piocher dans nos bibliothèques respectives, cherchant des effets, des phrases musicales très simples. Généralement un élément intéressant ne tarde pas à apparaître. Après discussion et élaboration de ce matériau, nous essayons de bâtir deux ou trois minutes de musique, que nous enregistrons sur ADAT : c'est la première méthode. La seconde consiste à se jeter à l'eau, sans rien définir à l'avance, en laissant tourner une bande pendant un certain temps. Il nous arrive de redécouvrir de tels enregistrements, des mois plus tard : ils deviennent alors parfois les points de départ de nouvelles compositions après édition ou échantillonnage. Une sorte d'archéologie musicale où nos propres enregistrements passés génèrent de nouvelles textures sonores et de nouvelles idées... Vous n'êtes apparemment pas très "séquenceurs" ? Sans les condamner pour autant, nous ne les apprécions pas beaucoup: la musique s'en ressent immédiatement par son aspect mécanique. La possibilité de corriger, d'éditer, de revenir sur la vélocité etc., entraîne souvent une grande perte de spontanéité, et efface cet aspect live si important dans notre musique. Nous nous sentons plus proches d'un trio de jazz ou d'un quattuor à cordes jouant en session, avec la part de risque et d'émotion propres au direct. Sans séquenceurs aucun, vous voici donc limités aux huit pistes de l'ADAT... Absolument pas. Il nous arrive d'enregistrer des parties "additionnelles" ou des assemblages de sons sur DAT, puis de lancer cette cassette à la volée au cours du mixage : nous disposons alors de dix pistes, voire plus. Cette procédure n'est pas très précise, puisque nous n'avons que les compteurs pour nous repérer, mais elle nous convient très bien, compte tenu de l'absence de repères rythmiques dans notre musique. Comment s'est déroulée la production finale de "Mundus Subterraneus" ? Elle a eu lieu dans le studio de Paul Haslinger, à Los Angeles, sur une plus grosse console, un Direct to Disk, et des périphériques Lexicon et Eventide. Paul est un fin connaisseur en matière de numérique : il n'a pas hésité à remonter avec Sound Tools les ADAT que nous lui envoyions, avant de les compléter avec des éléments enregistrés par ses soins sur un second ADAT. Il a également utilisé Cubase, mais dans une optique de "sound designing", asservi aux Alesis pour synchroniser des synthés et échantillonneurs joués en direct. Il a ainsi pu rajouter aux seize pistes ADAT des pistes MIDI - gérant les panoramiques, le Lors de ces échanges de bandes, quand considérez-vous qu'un morceau est terminé ? Difficile d'exprimer pourquoi, à un moment donné, on se dit : "Sur ce morceau, je ne peux pas aller plus loin...". Peut-être que l'idée, le concept, les couleurs sonores employées se mêlent de telle façon qu'il n'est plus possible d'aller au-delà. C'est un choix artistique crucial. "Mundus" est notre première oeuvre qui soit passée par des étapes de transformation aussi vertigineuses. C'est vraiment une musique qui, dès qu'elle a été enregistrée, s'est prêtée à des stades de transformation successifs, jusqu'au point où, en mixage aux USA avec Paul, nous n'avions plus besoin de recourir aux mots. Bien sûr, il existe des critères "Tycho Brahé" a été inspiré par le célèbre astronome, "Mundus" par Athanase Kircher. A l'écoute de ces albums, on a véritablement l'impression de parcourir un univers... Nous aimons beaucoup alterner moments agressifs et de sérénité, de calme et de vertige, et faire passer l'auditeur, pendant une heure, à travers des climats sonores, des paysages, des sensations extrêmement variés. En réécoutant "Towards the abyss" dans "Mundus", dont les "basic tracks" ont été enregistrées live avec Jacques Derégnaucourt au violon (voir le Studio des Copines dans HSR n 37), nous nous sommes rendus compte, avec Paul, que ce morceau représentait vraiment la descente d'Athanase Kircher, le personnage Comment avez-vous été signés sur un label américain ? Il est assez difficile de sortir une musique dépourvue de rythme, qui n'est pas vraiment mélodique ni "new age". Notre premier choix, pour "Tycho Brahé", a été l'autoproduction. C'est l'association Crystal Lake (ayant pour but la promotion de la musique électronique en France, NDLR) qui a eu le courage de sortir et diffuser ce disque et de lui donner une certaine reconnaissance critique auprès de journalistes et de programmateurs radio. L'album a ensuite été proposé par Paul Haslinger à la maison de disques américaine "Hearts of Space", spécialisée dans le "new age" depuis dix ans. Bien que notre style s'éloigne considérablement de ce qu'ils ont l'habitude de publier, nous sommes arrivés à un accord, et "Tycho Brahé" a été le premier CD publié par le label Fathom, réservé à la musique électronique "sérieuse", où notre couleur française est très appréciée ! Notre histoire prouve qu'on peut obtenir des contrats discographiques qui, s'ils n'ont rien de mirobolant, sont tout au moins honnêtes, très professionnels, et donnent à une musique comme la nôtre des chances de diffusion et de vie commerciale réellement exceptionnelles... Des projets ? Un CD "live", enregistré sous la coupole de l'Observatoire astronomique de Nice (Festival Manca, 1993), sortira bientôt. Nous travaillons aussi sur un grand projet d'installation musicale interactive, qui sera présentée dans le Gazometer d'Oberhausen, en Allemagne (un réservoir industriel de 100 m. de haut et 60 m. de diamètre), dans le cadre d'une Triennale d'Art Contemporain. L'aménagement est conçu par Anne et Patrick Poirier : un paysage en partie submergé, que les visiteurs découvriront avec 24 télescopes. Ils déclencheront ainsi des climats sonores qui se mélangeront de manière aléatoire (l'équivalent d'un 24 pistes qui reconfigurerait en permanence la musique). Le dispositif électronique et toute la sonorisation sont conçus par notre ami Michel Geiss : nous réalisons la |